
Quand une lettre franchit les murs d’une prison et aboutit à une découverte mathématique
En octobre 2025, Solidarité FreeAzat organise à Paris une soirée d’écriture de lettres en soutien aux prisonniers politiques russes, avec l’équipe Navalny France et la Libre Pensée.
Parmi les participants se trouve Bernard Randé, mathématicien, ancien professeur de classes préparatoires au lycée Louis-le-Grand et adhérent de l’association. Plutôt que d’envoyer une lettre de soutien classique, il souhaite offrir à Azat ce qui lui manque le plus : un véritable problème de mathématiques.
Après avoir étudié plusieurs travaux scientifiques d’Azat, transmis par son épouse Elena Gorban, et échangé avec plusieurs collègues, Bernard Randé sélectionne un problème lié à la conjecture de Chui, une question ouverte depuis 1971.
Le 26 octobre 2025, il rédige sa lettre et y joint cet exercice encore non résolu.
Commence alors un patient travail de traduction. Les démonstrations et les formules mathématiques sont réécrites de manière à pouvoir franchir la censure pénitentiaire russe. La lettre est finalement expédiée à Azat à la fin du mois d’octobre.
Puis, plus rien.
Pendant plusieurs mois, personne ne sait si la lettre est arrivée à destination.
Le 6 mars 2026, contre toute attente, Bernard Randé reçoit, par l’intermédiaire de Solidarité FreeAzat, une réponse d’Azat.
Sa lettre débute par ces mots :
« Ainsi, votre problème, qui a égayé mes journées et m’a privé de nombreuses heures de sommeil, est devenu pour moi comme une bouffée d’air frais. Je vous en remercie infiniment. »
Mais la surprise ne s’arrête pas là.
La lettre est accompagnée de six pages manuscrites d’une remarquable précision. Azat y expose la méthode qui lui a permis de résoudre le problème proposé.
Il écrit :
« Sans doute n’aurais-je pas osé vous répondre si mes efforts pour résoudre votre problème ne s’étaient pas soldés par un certain succès. Il me semble que non seulement j’ai résolu ce problème, mais que j’ai également obtenu un résultat plus général, que je vous envoie avec cette lettre. »
Cette réussite est d’autant plus remarquable qu’Azat a travaillé dans des conditions extrêmes. Pendant quatre mois, enfermé en prison, sans bibliothèque scientifique, sans accès à Internet, sans échanges avec d’autres mathématiciens et avec seulement quelques heures par jour d’accès au papier et au stylo, il est parvenu à résoudre un problème qui était alors ouvert.
Ce résultat a ensuite été développé sous la forme d’un article scientifique rédigé en français. Il sera publié début août 2026 dans la Revue de Mathématiques RMS.
Dans sa lettre, Azat explique également ce que cette initiative a représenté pour lui :
« Étant en détention, je reçois beaucoup de belles lettres de personnes très différentes, mais votre lettre est devenue pour moi quelque chose de particulier. Il m’est précieux que la solidarité me soit exprimée par un collègue de métier. Et qu’elle le soit précisément de la manière dont je l’aurais le plus souhaité : en m’envoyant un problème intéressant et non résolu. Je dois dire que les nouveaux problèmes me manquent beaucoup, tout comme les échanges mathématiques en général. »
Cette histoire ne s’arrête pas là.
Une autre adhérente de Solidarité FreeAzat, Averil Aussedat, post-doctorante en mathématiques à l’université de Pise, propose à son établissement d’inviter officiellement Azat à présenter ce résultat.
Le 23 juillet 2026, Elena Gorban reçoit une lettre officielle de l’université de Pise invitant Azat à intervenir lors d’un séminaire scientifique prévu en avril 2027.
Même si les autorités pénitentiaires russes refusent aujourd’hui de lui permettre de voyager, cette invitation constitue une reconnaissance scientifique importante. Elle témoigne que, malgré plus de sept années d’emprisonnement, les travaux d’Azat continuent d’être reconnus par la communauté mathématique internationale.
Solidarité FreeAzat prendra prochainement contact avec l’ambassadeur d’Italie à Moscou afin de lui proposer d’intervenir auprès de l’administration pénitentiaire russe. L’objectif serait de permettre à Azat de présenter ses travaux en visioconférence depuis sa prison, afin que la science puisse, elle aussi, franchir les murs qui l’enferment.
Cette histoire montre que la solidarité n’est jamais un geste anodin. Une simple lettre écrite lors d’une soirée de soutien est devenue un échange scientifique, une découverte mathématique, une publication dans une revue française et, désormais, une invitation officielle d’une université européenne. C’est aussi cela que construit Solidarité FreeAzat : des liens humains capables de franchir les murs d’une prison.
